Il y a 45 ans… en ce 6 Janvier…

Je voudrais partager avec vous tous le récit des deux responsables de cette fameuse rencontre unique à jamais du 6 janvier 1969 c’est à dire François-René Cristiani et Jean Pierre Leloir. Ce récit fut l’objet d’un article paru dans le regretté magazine « Chorus » N° 36 paru en Février 2001.

…Paris, lundi 6 janvier 1969, jour de relâche pour les artistes. Un petit appartement de la rive gauche, au premier étage d’un immeuble de la rue Saint-Placide…
Rencontre unique au sommet, pour publication dans les colonnes de Rock & Folk de février 1969.
…La pendule du salon marque 16h28 lorsque retentit un premier coup de sonnette : c’est Georges Brassens. 16h30, seconde sonnerie : Jacques Brel. 16h32 : Léo Ferré. L’affaire a été réglée comme du papier à musique ! Ponctuels au rendez-vous, les trois hommes – accueillis par François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir – sont visiblement ravis de se trouver réunis. Ferré en particulier, que l’idée d’une telle rencontre avait aussitôt séduit.

« Alors, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire… comme conneries ?« , plaisante Brel, en s’installant. Cristiani s’assied à sa droite, Ferré et Brassens à sa gauche. Leloir, qui est arrivé sur place dès 15 heures pour installer son matériel, tourne autour de la table… ronde, pour effectuer ses derniers repères. En attendant, Philippe Monsel – son assistant – immortalise la scène en photographiant les trois monstres sacrés et les deux journalistes…
Sur la table, des boissons et du tabac: de la bière pour tout le monde, des Gitanes pour Brel, des Celtiques pour Ferré, du tabac bleu pour Brassens; Cristiani (qui lui aussi fume la pipe) et sa femme Claudette ont bien fait les choses. Des micros, le magnétophone Uher du journaliste posé sur un guéridon et un autre magnéto avec un technicien, dans une pièce adjacente, pour recueillir des extraits qui seront diffusés – sur RTL – quelques jours plus tard.
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LE TEMPS NE FAIT RIEN À L’AFFAIRE

Tout est en place. Leloir avec deux appareils (un 24 x 36 et un 6 x 6 que son assistant va recharger régulièrement), Cristiani avec ses notes, sa bouffarde… et son trac. « J’étais dans mes petits souliers [rire], ça s’entend du reste à la première question: ma voix est vraiment blanche, c’est terrible… » En intro, le jeune journaliste (il n’a que vingt-quatre ans) souligne le caractère inédit de la rencontre. Brel acquiesce, amusé : « Vous êtes le seul à avoir réussi ce tour de force !« …

Un tour de force qui aura réclamé du temps, de l’énergie et de la volonté. Mais surtout, il fallait y croire ! Près de trente ans après, réunis par et pour Chorus, les deux « héros » de cette journée, Cristiani et Leloir, se remémorent l’événement et sa longue préparation. « Il n’y a aucune nostalgie dans cette affaire, assure Jean-Pierre Leloir, seulement la conviction que cette rencontre reste une grande leçon d’humanité… en considérant, bien sûr, la forte personnalité de ces trois artistes et leur sens inné de la provocation. » Cristiani confirme : « On ne peut pas évacuer les propos de ces trois bonshommes en disant, simplement, que c’est un coup de nostalgie; je crois au contraire qu’ils sont formidablement actuels parce qu’ils sont politiquement (et délicieusement) incorrects et parce qu’ils ont un vrai fond, avec beaucoup de modestie, le sens du travail, etc. Ce sont des gens qui savent exactement ce qu’ils disent – on dirait aujourd’hui qu’ils conceptualisent -, mais aussi des personnages qui brûlent, qui provoquent, et tout cela sous l’humour, les éclats de rire, ce qui ajoute du talent à la richesse du message ».

LA VALSE À MILLE TEMPS

Deux heures non-stop, ponctuées du bruit de la pipe de Brassens cognant sur le cendrier, où il sera question de la chanson bien sûr, du métier, de la création, de la scène et du disque, de Gainsbourg, des hippies et des Beatles (Brel : « ils ont ajouté une pédale charleston aux harmonies de Fauré.. » !), mais aussi de la vie, de l’amour et de la mort, de l’argent, de la liberté, de la solitude et de l’anarchie, de l’enfance, des adultes et puis des femmes…

« C’est ma femme, justement, raconte Cristiani, qui a eu l’idée, dans la foulée de Mai 68, à la suite d’un concert de Ferré à la Mutualité, je crois… J’étais un ancien de Jazz Hot, je collaborais alors à Rock & Folk qui n’avait que deux ans d’existence et je venais de rendre un travail sur Brel au Centre de formation des journalistes où, parallèlement, je suivais des études… Comme j’avais déjà interviewé Félix Leclerc, Montand, Nougaro, etc., pour Rock & Folk (qui, à l’époque, s’intéressait beaucoup à la chanson), ma femme m’a suggéré cette idée un peu folle, pour la bonne et simple raison que c’était les trois grands et que je n’en avais encore interviewé aucun… »

Cristiani alors en parle un peu partout autour de lui, à toutes les grandes radios d’abord, mais personne ne le prend au sérieux… « jusqu’à ce que je suggère l’idée à Philippe Koechlin, le rédacteur en chef de Rock & Folk, qui, aussitôt, me dit : Oui, vas-y, c’est une super idée et on fera la couverture avec si tu y arrives ! C’est le seul qui m’ait encouragé, je lui dois beaucoup car c’est porté par l’aura de Rock & Folk, à l’époque, que j’ai pu mener à bien cette idée complètement folle ».

Ferré est le premier contacté. « Il a tout de suite été très demandeur : leur date sera la mienne, etc., sans doute parce que, s’il y avait déjà une complicité avérée entre Brel et Brassens, avec Ferré ils n’avaient fait que se croiser. »En septembre, Cristiani va en parler à Brel au studio Hoche où il est en train d’enregistrer « J’arrive », « Vesoul », etc., en profitant d’un reportage de Leloir. Et le Grand Jacques donne son accord de principe. Réponse identique de Brassens, qu’il avait déjà rencontré, en 67 à Bobino, toujours avec Leloir : « J’ai confirmé tout ça par lettre en novembre 68 et ça n’a pas traîné puisqu’une première date a été fixée, le 14 décembre. Il y a eu un empêchement d’un des trois… et on a fixé une nouvelle date, juste après les fêtes, dans un endroit neutre et convivial, comme ils le souhaitaient. »

Et comme Jean-Pierre Leloir est l’un des fondateurs de Rock & Folk… et que – tout se recoupe – François-René Cristiani venait de temps à autre se faire « quelques sous » chez lui, « en classant et archivant des photos de chanteurs, plutôt que de faire le pompiste pendant les vacances », ce 6 janvier 1969, rien de plus naturel que de les retrouver tous les deux… « Pour les photos, il n’y a eu aucune espèce de préalable, dit Leloir: Brel et Brassens me connaissaient bien, Léo un peu moins, c’est vrai, mais les rapports que j’entretenais, depuis longtemps déjà, avec les deux premiers ont fait que j’ai pu travailler dans une confiance totale ».

Je dois vous avouer que ce n’est pas sans une certaine émotion que je partage le souvenir de cette photo de Jean Pierre Leloir que j’ai connu et qui une fois de plus parti en reportage il y a 3 ans pour photographier les Ella, Ray, Duke, Chet, Art, Barbara, Piaf, Sarah, … Mais personne ne pourra ni entendre ni voir les photos de ce concert inimaginable ou à la rigueur en prenant un aller simple par les « voies célestes »…
Je dirai à ceux qui ne le connaissent pas, que Jean Pierre était pour Jazz ce que Doisneau était pour Paris. À partir des années 50 il faisait parti des rares photographes inévitables dans les lieux « jazzistiques ». Il n’avait pas son pareil pour fixer les grands moments du jazz et puis de variété.

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